Rencontre: Brigitte Jaques-Wajman

Rencontre avec Brigitte Jaques Wajeman

 

Comme vous avez pu le constater grâce à la critique que nous avons mise en ligne, nous avons eu la chance et le plaisir d’aller voir Suréna, de Corneille, au Théâtre des Abbesses. En prolongement de la critique et pour approfondir la représentation, nous avons rencontré le metteur en scène, Brigitte Jaques-Wajeman, qui a bien voulu nous faire le plaisir de venir nous voir.

Pour débuter, je vous propose une analyse de la vision qu’elle a du théâtre cornélien, puis je vous expliquerai comment elle conçoit le métier de metteur en scène.

 

            Brigitte Jaques et Corneille, une histoire qui commence bien tard. En effet, comme elle l’explique avec humour, Corneille lui « tombait des mains » lorsqu’elle faisait ses études. Elle éprouvait un bien plus grand intérêt pour les œuvres de Racine que pour celles de son rival, peut-être moins accessibles encore pour nous, lecteurs modernes, qui avons du mal à nous replonger au XVIIème siècle. A l’issue de ses études, elle parvient à décrocher une place à l’ENS, Ecole Normale Supérieure, dans le but d’obtenir une chaire de professeur au sein de cette même institution. En parallèle, elle donne des cours de théâtre, et, au contact de ses élèves, elle est amenée à étudier des pièces de Corneille. Ne connaissant que très mal son œuvre, elle achète deux volumes, des plus connus, et entreprend de les relire. C’est à  ce moment qu’elle entre véritablement en contact avec le théâtre cornélien, que se produit le déclic majeur qui influencera toute sa carrière de metteur en scène, et par là toute son œuvre.

Pour Brigitte Jaques, ce qui est fascinant dans les pièces de Corneille, ce sont les scénarios : de vrai « polars politiques », comme elle les appelle. Comment, un polar au dix-septième ? Anachronisme, oui ! Pourtant, quand on se donne la peine de lire Corneille et de comprendre ses pièces, on se rend bien compte de leur incroyable modernité, qui transcende la rigueur classique, et que Brigitte Jaques réactualise avec une merveilleuse justesse dans ses productions. Les personnages sont en lutte perpétuelle, il ne s’agit que de meurtres ou de complots pour reprendre le trône, de mariages avortés. Les héros sont des caractères forts, Polyeucte choisit de se convertir au christianisme en en bravant les conséquences, des personnages historiques, comme dans La Mort de Pompée. Quant à Suréna, si particulière, Jaques la qualifie de « pièce testamentaire », à la triste fin, qui illustre le renoncement de Corneille à la carrière de dramaturge. Ainsi, c’est à travers des héros passionnés et passionnants que le théâtre de Corneille s’exprime le plus librement et le plus justement.

La deuxième chose que Jaques aime à rappeler à propos de ce théâtre si particulier, c’est le rôle essentiel de l’alexandrin. « Il faut le dire pour le comprendre », nous dit-elle, ainsi qu’elle le travaille avec ses acteurs. Et en groupe, ils répètent, répètent, jusqu’à ce que la lumière se fasse sur ces vers parfois si mystérieux. L’alexandrin donne force et passion aux accents dramatiques des acteurs, comme dans Polyeucte, lorsque sa femme le supplie de renoncer à sa conversion : « Quittez cette chimère et m’aimez. / Je vous aime, beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même. ». Ou encore, ce vers si vibrant et si beau du Cid, qui en devient divin dans la bouche de Rodrigue : « L’amour est un tyran qui n’épargne personne. ». Il faut donc la parler pour la sentir, cette langue si savoureuse, pour en effleurer toute la subtilité.

            Remplie de cet amour pour Corneille et son œuvre, Brigitte Jaques s’attacha et s’attache à réhabiliter la mémoire de ce grand tragédien si décrié par Voltaire : les commentaires de ce dernier sont la cause de l’oubli de tant de chef-d’œuvres du maître dramaturge… Dire que Corneille use d’une langue « bas[se], grossi[ère] et barbare » montre une outrecuidance fort peu appropriée devant le génie du grand tragédien ; pire encore, selon Voltaire, « le génie de Corneille était à celui de Shakespeare, ce qu’un seigneur est à l’égard d’un homme de peuple né avec le même esprit que lui. » ! Jalousie ? Incompréhension ? Désir de revanche sur les classiques ? Quoi qu’il en soit, Voltaire aurait mieux fait de clore son insolent clapet. Sans s’en tenir à ces considérations étroites, Jaques progresse au contraire dans l’œuvre de Corneille, elle monte pour son cycle de « Corneille colonial » La Mort de Pompée en 1983 puis en 1993, Sophonisbe en 1988, Suréna en 1994, Sertorius en 1996, puis Nicomède en 2008. Forte de cette expérience, elle présente actuellement en diptyque Suréna et Nicomède au Théâtre des Abbesses, et projette de présenter un nouveau diptyque de Corneille dans un futur proche. Cette œuvre monumentale est saluée par les critiques du monde entier, elle donne des représentations aux Etats-Unis ou en Amérique du Sud, partout on salue son talent imprégné de la vocation du théâtre cornélien. Encore une fois, n’hésitez pas ! Profitez de la richesse du travail de l’un des plus grands metteurs en scène contemporains, et courez voir Suréna et Nicomède aux Abbesses.

            Profitant de cette rencontre inespérée, nous avons posé quelques questions à Brigitte Jaques à propos de son travail de metteur en scène, examen auquel elle s’est soumise avec une très grande gentillesse et une éloquence passionnée qui, rien que de l’entendre, est un hymne au travail du metteur en scène. Ce métier si particulier fait intervenir de nombreux artistes : scénographe, responsable du décor et des lumières, costumier, linguiste, et, pivot central, coordinateur (le metteur en scène). Une mise en scène est le fruit d’une réflexion longue, qui, pour Suréna et la majorité des productions de Brigitte Jaques, part d’une table. Oui, une simple table ! Parce qu’elle est simple, elle permet un maximum d’usages : « un repas, une réunion, une tractation, une négociation ». Non utilisée, elle devient le symbole de ces choses impossibles à accomplir. « Un petit espace ouvert dans le grand espace fermé, et une intimité au cœur du monde », voilà la vocation de la table, objet pourtant des plus prosaïques.

Pour Jaques, le théâtre est avant tout une aventure collective : les acteurs ne dictent pas leurs exigences mais apprennent à se fondre dans la peau des personnages en parfait adéquation avec l’esthétique du dramaturge. Ils travaillent ensemble, pour construire cet ensemble que sera la pièce montée. Cependant, travailler ensemble ne signifie pas effacer sa personnalité ou son caractère, chose de toute façon sans doute impossible. Il s’agit de les transférer au personnage, de les lui donner pour faire en sorte qu’elles deviennent siennes et qu’ils prennent vraiment vie. « Jouer est une chose profondément humaine », nous rappelle Jaques, et c’est pour cette raison qu’il est si dur de donner humanité à des personnages imaginaires ou construits selon la vision du dramaturge. Pour Jaques, l’essence du théâtre est de procurer « une perfection artistique où l’on est justifié d’exister. ». En osmose avec la vie, le théâtre est l’aboutissement de deux cheminements parallèles, celui du dramaturge et celui du metteur en scène, qui doivent se compléter pour créer « un moment de vie. ».

 

 

                                                                                                                  T. Raffray

 

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Commentaires (2)

1. (Myriam) Dominique Sewane 19/07/2012

Merci pour ce bel article sur Brigitte Jaques, déjà lumineuse et passionnée au lycée, quand s'éveillait en elle l'amour du théâtre auquel elle allait consacrer sa vie et sa pensée, pour notre bonheur à tous.

2. Barjo1993 01/05/2012

Bravo, tres bel article, continue!

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Date de dernière mise à jour : 17/04/2012

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